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Une série de 17 ans montre que les fluctuations d’abondance du campagnol des champs ne sont pas liées à leur reproduction ni à la météo

15 septembre 2019 - Mieux vaut tard que jamais :-)

Les pullulations de rongeurs affectent l’agriculture européenne depuis des siècles, mais le détail de leurs causes sont encore très mal connues. La modélisation et des études de terrain suggèrent que les modifications des paramètres de reproduction sont en partie responsables de la dynamique de population observée dans certains systèmes de pullulation cyclique. Une publication dans Scientific Reports portant sur une série chronologique de 17 ans montre que ce n’est pas le cas dans les prairies permanentes de la Zone atelier Arc jurassien.

L’article : https://www.nature.com/articles/s41598-019-50438-z

Une longue histoire

Localisation de la zone d’étude

L’histoire commence à la fin des années 1970s, quand une équipe de l’INRA avait été appelée suite aux dégâts récurrents occasionnés par le campagnol terrestre (voir https://zaaj.univ-fcomte.fr/spip.php?article29). Pierre Delattre en était un des coordinateurs et s’était chargé de comprendre le fonctionnement du système à l’échelle de la communauté de rongeurs, avec comme hypothèse que la prédation jouait un rôle important dans sa régulation. Il mit donc en place en 1979, près de Septfontaines – Le Souillot, un système d’observation basé sur le piégeage des animaux, qui le conduisit à échantillonner plusieurs fois par an toutes les espèces de petits rongeurs en prairie et dans les haies jusqu’en 1996. Pendant toute cette période les chercheurs permanents, de passage, les étudiants, parfois même les membres de la famille mis à contribution, travaillaient ensemble sur le terrain, occasion de vie commune et de débats homériques sur le sujet d’étude et pas que. Un grand nombre de thèses et de masters eurent pour base arrière la zone ainsi échantillonnée. Les dizaines de publications qui s’en suivirent portèrent essentiellement sur les parasites des campagnols, l’organisation spatiale des communautés de rongeurs, l’effet de la structure du paysage sur leur dynamique et leur prédation par la Chouette effraie (pour cette dernière étude, à l’initiative et avec le concours bénévole de Dominique Michelat, un naturaliste du cru).

Dans les années 1980-90s. Gauche : Dick Ashford, Jean-Pierre Quéré, Gabriel NZobadila, Pierre Delattre ; Centre : Pierre Delattre, Patrick Giraudoux ; Droite : Pierre Delattre, Patrick Giraudoux, Jean-Pierre Damange

Avec l’arrivée dans le groupe en 1987 d’un thésard de plus, Patrick Giraudoux, alors prof de SVT à Pontarlier, et le renfort de Jean-Pierre Quéré comme ingénieur d’étude, l’échantillonnage s’étendit à la forêt, les données furent informatisées, et les recherches initiées par Pierre Delattre aidèrent à calibrer les méthodes indiciaires d’échantillonnage utilisées maintenant. Elles inspirèrent également les approches basées sur des concepts d’écologie du paysage, ultérieurement adaptées et développées pour le contrôle des populations de campagnols terrestres. Comme dans la plupart des groupes de recherche fondant leur travail sur des études de terrain et visant le long terme, l’énergie dépensée à la recherche de financement pour leur maintien sur la durée, la dispersion subséquente des sujets « alimentaires », handicapaient le temps consacré à l’analyse des données et le rythme des publications. Les données collectées de 1979 à 1996 n’avaient donc pas pu être pleinement valorisées, Pierre Delattre ayant pris sa retraite en novembre 2006 puis étant malheureusement décédé en 2011, et Patrick Giraudoux ayant été en grande partie absorbé par d’autres études et la restructuration des unités de recherche et des diplômes à l’UFC. Ces données, parce qu’informatisées et bancarisées (cf https://dataosu.obs-besancon.fr/FR-18008901306731-2016-02-01), ont donc pu être récemment analysées, plus de 20 ans après leur dernière date de collecte, par deux survivants du groupe, auxquels s’est adjointe Petra Villette, alors en thèse, puis en post-doc à Chrono-environnement.

Paysage de la plaine de l'Enclos, sur le terrain d'étude de Septfontaines

Les résultats

La série chronologique de 17 années de fluctuations d’abondance du Campagnol des champs, a permis de montrer que les variations du taux de croissance de la population n’étaient pas corrélées aux densités de deux ans antérieures ou plus. Sans entrer dans les détails statistiques, cette absence d’autocorrrélation avec retard prouve que dans la zone d’étude, les populations, bien que subissant des fluctuations saisonnières et pluriannuelles de grande amplitude, ne sont pas cycliques dans ce contexte de prairie permanente, contrairement à ce qui est généralement observé ailleurs en zones de grandes cultures. Les données démographiques, soigneusement mesurées plusieurs fois par an (sexe, âge, reproduction, etc.), ont été ensuite corrélées aux conditions météorologiques (températures et précipitations). Des relations fortes mais complexes ont été mises en évidence entre la reproduction des femelles et les variables météorologiques : la reproduction printanière des femelles est diminuée après des hivers froids. Toutefois, le taux de croissance de la population n’est pas corrélé avec les conditions météorologiques (du moment et jusqu’à trois mois auparavant) ni avec la reproduction des femelles (nombre de fœtus par femelles et/ou proportion de femelles reproductives actives dans la population). La population peut croître alors que la reproduction est faible, ou décroître alors que la reproduction est à son maximum. Ces résultats, associés aux données sur la structure d’âge, indiquent que la mortalité (par prédation, maladie, stress ou une combinaison des trois) est à elle-seule responsable de la dynamique de population pluriannuelle observée.

Rectangles bleus : hivers ; ligne bleue : écarts aux moyennes de température mensuelle ; cercles bleus : déclins printaniers ; cercles rouges : déclins estivaux

De telles études démo-écologiques sur le long terme sont extrêmement rares. Bien souvent, les conclusions tirées des 3-4 ans de suivi correspondant à un contrat de recherche ou une thèse, faute de répliquas, limitent la généralité des conclusions qui peuvent en être tirées. Comparée à d’autres études dans d’autres régions et écosystèmes européens, cette étude corrobore avec force l’idée d’une grande plasticité démographique du campagnol des champs, que sa dynamique et les facteurs de son contrôle sont multifactoriels et dépendent de la nature des écosystèmes. Cette espèce est la base du régime alimentaire de nombreux prédateurs et peut aussi causer des dégâts sévères aux récoltes en grande culture. Les résultats de cette étude ont des conséquences importantes sur la manière dont les modes de gestion de cette espèce doivent être conçus.

Contacts :
Patrick Giraudoux, Chrono-environnement
Jean-Pierre Quéré, INRA-CBGP